Cher Benoit,
J’ai commencé cette lettre dans le parc Pratt, un jour clément de décembre. Nous l’avions traversé ensemble par un après-midi terne de novembre, une de ces journées d’automne où l’œil doit fournir sa propre lumière. Peu avant d’atteindre le parc, celui de mes insomnies, je t’avais vu rengainer pour de bon ton appareil photo. Sur ton visage, j’avais surpris du dépit, ou peut-être seulement de la fatigue. Tu te sentais loin de chez toi, pas vrai? Loin de tes pénates de l’esse, loin de tes ruelles, loin de ton habitat et de sa faune, dont tu parles avec une affection qui ne cesse de m’étonner.
Nous étions au beau milieu d’Outremont, entourés de demeures cossues, d’arbres matures et de silence. Rien ne dépassait sur quoi tu aurais pu tirer. Nulle trace d’hétérogène ou d’excentricité à capter et à déchiffrer. Nulle figure à la ronde; la scène était vide de ces personnages qui sont pour toi les signes vivants – les accès – d’un quartier. Je t’ai bien parlé de cette femme de ménage que j’avais observée en train de repasser le linge derrière les vitres d’une vaste véranda… mais quelle piètre figurine à côté de Lénine et des numéros truculents de ton quartier, n’est-ce pas?
Je ne sais si c’est Hochelaga qui a fait de toi un flâneur avide, un amateur insatiable d’anomalies de gouttière, d’extravagances tranquilles, de kétaineries raffinées et d’étrangetés usées à la corde… Quoi qu’il en soit, tu as une démarche des plus actives, un brin monomaniaque, et animée par cette vieille lubie de mages, celle de réenchanter les lieux au passage. Autrement dit, tu m’inquiètes un peu. Tu te rends compte que tu t’apprêtes à écrire une thèse sur Hochelaga? Doux Jésus, Dré parlait d’habiter son quartier, mais à ce point!? Tu habites le tien avec un tel zèle amoureux que l’affaire prend une tournure métaphysique!
Pour ma part, je suis un flâneur paresseux et contemplatif. Presque rien comble ma curiosité. Une bonne repassant une chemise – échantillon de pure domesticité – me ravit. Les ruelles de ton quartier me plaisent aussi à leur manière bavarde, pleine de charmes et de signes. Je sais bien qu’elles t’ont manqué, à Outremont, tes ruelles et leurs beautés en vrac. Si bien que ce manque (ce désir de voir ce que tu désirais!) t’a obnubilé, a éclipsé ce qui s’offrait à la vision, au regard neuf. Je te sors à Côte-des-Neiges et à Outremont, et toi, tu retournes chaque pierre dans l’espoir d’y trouver Hochelaga! Quel flâneur, tu fais!
Peut-être que nous en sommes tous là, et qu’à force d’habiter un quartier, celui-ci finit par nous habiter de telle sorte que nous allons avec lui et évaluons le monde selon sa petite échelle bien spécifique.
À une prochaine promenade (qu’est-ce que tu dirais d’une balade hors-piste, dans un quartier inconnu de nous deux?).
Mes amitiés,
Phil